Journaliste du Nouvel Obs au Fouquet’s

janvier 16, 2012 - 10:19 No Comments

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J’ai repéré pour vous ce « succulent » « billet » qui vaut son pesant de « cacahuètes » (dans la circonstance, c’est normal de parler en ces termes) de David Caviglioli, journaliste au Nouvel Obs.

Je vous le conseille si vous pensez encore, comme Christian Estrosi, que le Fouquet’s a tout d’une bonne « brasserie populaire ».  :

Mon déjeuner au Fouquet’s, brasserie populaire

Créé le 11-01-2012 à 18h31 – Mis à jour le 15-01-2012 à 11h58

Le Nouvel Observateur 

Par Le Nouvel Observateur

Récit d’un déjeuner ordinaire, au coût modique de 146 euros.

La brasserie Le Fouquet's SIPA USA/SIPA

La brasserie Le Fouquet’s SIPA USA/SIPA

Ce midi, ayant mis un point final à un énième articulet, je pars déjeuner, comme d’habitude, au Paris-Bourse, admirable brasserie située non loin de ma surface de travail. Pour la première fois de ma vie, la serveuse m’annonce qu’il y aura un quart d’heure d’attente. Un quart d’heure ! Pour qui me prend-elle ? Pour un journaliste papier ?

Il me faut une brasserie de rechange. Je demande à un smartphone de ma connaissance de m’en trouver une : il me renvoie à un videocast conso de Christian Estrosi, qui explique sur l’antenne de RFI que le Fouquet’s a tout d’une bonne « brasserie populaire ». Satisfait, je me mets en route.

Une dextérité d’illusionniste

J’entre par la grande porte, au croisement entre les Champs-Elysées et l’avenue George V. Je suis surpris de tomber sur une hôtesse. Elle me parle d’une voix sucrée, comme la serveuse d’une brasserie rouennaise où j’ai eu mes habitudes, sauf qu’elle était nymphomane alors que l’hôtesse du Fouquet’s n’a pas l’air de vouloir tromper son mari.

Elle me place. Maladroit, je fais tomber mon couteau : je ne me suis même pas penché qu’un serveur s’étale sur la moquette pour le ramasser. Il en pose un nouveau sur ma table, avec la dextérité d’un illusionniste. Au Paris-Bourse, quand je renverse un verre, la patronne me gifle. Qu’est-ce que c’est que cette brasserie ?

Je demande au serveur si la maison vend des cigarettes. Il me tourne le dos. Je crains de l’avoir vexé. La carte a été placée devant moi par un autre prestidigitateur. « Avez-vous des potages ? », demandé-je. J’adore les potages. « Ca humidifie la trachée », disait le cuisinier d’une brasserie strasbourgeoise qui confondait l’œsophage et la trachée artère.

Un potage de milliardaire

On me conseille le velouté de panais à la noisette et à l’huile de truffe et son escalope de foie gras poêlée. Je blêmis : la chose coûte 27 euros. Tétanisé, j’acquiesce, sans bien savoir si j’ai commandé ce potage pour milliardaire ou non.

Je demande un ris de veau braisé au gratin de pâtes et un pichet de rouge. Le serveur m’observe, interdit, comme si je venais d’insulter ses ancêtres. Il n’y a pas de pichet, ici. Je plonge le nez dans la carte des vins, et m’en tire avec la demi-bouteille la moins chère, un Côte de Beaune à 30 euros.

« Avez-vous les journaux du jour ? » Je comprends qu’ils n’ont pas la presse quand, cinq minutes plus tard, le serveur revient en sueur en brandissant un exemplaire de « Métro ».

Où a-t-il été le chercher ? Quel périple homérique lui ai-je imposé avec ma requête saugrenue ?

Un chariot rutilant de poulets gigantesques

A la table d’à côté, trois hommes discutent d’un certain « Jean ». Je finis par comprendre qu’il s’agit de Jean Dujardin. Leur conversation prend un tour étrange :

« Lady Gaga, tu crois que c’est faisable ?

- Non, pas trop.

- Et Francis Cabrel ?

- Déjà plus.

- Il nous faudrait Mika.

- C’est vrai qu’il représente quelque chose de jeune, de solaire. »

Mon velouté de panais arrive. C’est tellement bon que je m’évanouis. Quand je reprends conscience, j’ai en face de moi un serveur qui manipule un chariot rutilant, duquel il extrait avec précaution des poulets gigantesques et juteux. Je n’ai jamais vu autant de poulets. Ils sont tellement gros qu’on a dû les nourrir avec d’autres poulets.

« Je sens qu’il y a un malaise en France »

Je décide d’aller aux toilettes. Les cuvettes sont trop pures pour que je m’autorise à uriner dessus. Retournant à ma table, je surprends une conversation. Un bel homme à la mâchoire carnassière confie à un autre : « C’est très dur, très très dur… Je n’ai jamais rien connu d’aussi dur. » J’espère qu’il parle de la conjoncture économique, et pas du ris de veau braisé.

Naviguant entre les tables, je remarque le nombre étonnant de couples qui s’offrent des cadeaux, qui sortent des montres et des bijoux de petits sacs en beau papier. Toutes ces belles quinquagénaires bien retravaillées me rendent d’humeur suave. Ma tête tourne. Une femme dont les seins et les lèvres sont visiblement taillés dans la même famille de polymères dit : « Je sens qu’il y a un malaise en France. » J’ai envie de me jeter sur elle et de lui crier : « Oui ! Moi aussi ! Partons tous les deux ! »

Une patisserie à 17 euros et un café à 8

Je me rends compte que j’ai fini ma demi-bouteille de vin avec mon velouté de panais. Le ris de veau n’est pas assez fondant, le gratin de pâtes l’est trop. Un quatrième homme s’est joint à la tablée des amis de Jean Dujardin. Il raconte : « On a reconstruit un marché de Noël. C’était merveilleux : Nolwenn Leroy a chanté une chanson traditionnelle et soudain, les cloches de la cathédrale ont fait Diiiing-diiing ! Tout le monde a cru que c’était fait exprès ! Trop fort ! » Il rayonne. Il a Dieu dans son carnet d’adresse.

Après une patisserie à 17 euros et un café à 8, je me lève pour partir, en même temps qu’un sosie de Michael Douglas. « Alain, lui crie-t-on, tu as oublié tes gants ! » Alain soupire : « Tu fais bien de me le dire, Charlène vient de me les offrir. Ils coûtent 700 euros, ils sont en cuir de je-sais-plus-quoi… Elle me tuerait. »

Je demande l’addition : 146 euros. Du coin de la bouche, pour ne pas être entendu, je murmure au serveur : « Vous acceptez les tickets restaurants ? » Il me répond que non. Tant mieux : il aurait fallu que j’en lâche dix-sept pour régler la note.

David Caviglioli – Le Nouvel Observateur

 

 

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